Dans les vallées cévenoles, sur les collines du Bas-Languedoc, du Roussillon à la Garonne, la nature n’est pas un simple décor. Elle dialogue, depuis des siècles, avec les habitants du Midi et sculpte une spiritualité singulière. Chez les protestants de ces terres, la mémoire des ermitages, des assemblées au désert, des vignes et des oliveraies n’a jamais été vraiment dissociée du souffle biblique. Cette dimension “paysagère” du protestantisme méridional s’est révélée être, aujourd’hui, un ressort essentiel dans la manière dont ces communautés pensent l’écologie.
S’il ne s’agit pas d’idéaliser un rapport ancestral “écolo” des Camisards ou des réformés de Bagnols-sur-Cèze, force est de constater que la conscience de dépendre d’un environnement rude et sublime a, de longue date, inspiré une certaine humilité devant la Création. Rien de plus éloquent, à cet égard, que la longue fidélité des familles protestantes à des métiers agricoles ou artisanaux, l’enracinement dans des villages retirés, ou encore la prégnance de la nature dans la symbolique des cultes “au Désert”.
Les sources historiques sont précieuses : dès le XVIIIe siècle, après la révocation de l’Édit de Nantes, les assemblées secrètes dans les forêts cévenoles étaient vécues comme des lieux où l’on retrouvait non seulement la communauté fraternelle mais aussi la présence agissante de Dieu “sous les étoiles et parmi les châtaigniers” (lettres d’Antoine Court, BN, ms. fr. 10157).
La Bible, longtemps pilier de la méditation personnelle et des prédications dans le protestantisme méridional, fonde une vision du monde où l’humain n’est pas propriétaire absolu mais dépositaire de la Terre. L’idée de “gérance” (du terme anglais stewardship) s’impose dès le XIXe siècle dans la pensée réformée : l’humain doit préserver l’œuvre de Dieu, en prendre soin comme un intendant soucieux.
Cette perspective a été relayée en France par des voix protestantes telles que celle de Théodore Monod, naturaliste et pasteur, ou par l’engagement précoce de l’Église protestante unie de France (EPUdF) sur la justice climatique. Dès les années 2000, le Synode national de l’EPUdF invitait à proclamer un “temps pour la Création” dans les paroisses (source : EPUdF).
Dans de nombreux villages des Cévennes ou du Languedoc, il est courant que les paroisses vivent des temps forts dehors : cultes de la Réformation sur les chemins, commémorations du Désert en lisière de forêt, bénédictions de moissons. Ces manifestations témoignent d’une spiritualité sensible à la beauté et à la vulnérabilité du monde vivant.
Le “Culte de la Réforme” sur les hauteurs du Bougès, par exemple, rassemble chaque automne plusieurs centaines de fidèles. On y chante les Psaumes, on y médite sur la fidélité, mais aussi sur la nécessité d’oser une conversion écologique (témoignage recueilli lors de la célébration de 2022).
Si la réflexivité théologique est vivace, elle s’accompagne souvent d’une palette d’actions concrètes :
L’articulation entre foi et écologie, dans ce terreau méridional, se refuse aux excès du catastrophisme mais ne verse pas non plus dans l’indifférence. La conscience historique des épreuves – guerres de religion, exils, pauvreté rurale – a forgé un sens du résistant et de la responsabilité partagée. On retrouve ici un écho à la théologie de l’espérance de Jürgen Moltmann, qui refuse de dissocier l’espérance chrétienne de l’impératif d’agir pour le monde présent.
L’écologie, dans l’imaginaire protestant du Sud, n’est ni un supplément d’âme ni un simple discours de circonstance ; elle est relue comme une façon d’actualiser sa fidélité, dans le temps fragile qui nous est donné.
Dans ce vaste Midi où la mémoire protestante reste vivace, les défis écologiques sont aussi des défis de transmission et de cohérence. Face à l’artificialisation des sols, à la progression des incendies (1 600 hectares brûlés en 2021 dans le sud du Gard, source : Préfecture du Gard), à la sécheresse récurrente et à la disparition de certaines cultures de montagne, les Églises se posent la question de la transmission d’une éthique qui relie foi, justice sociale et respect du vivant.
Des jeunes s’installent à leur tour dans des villages dépeuplés. Leurs engagements, parfois plus radicaux, entrent en dialogue avec la sagesse des anciens. On voit poindre des actions interconfessionnelles et des “temps pour la Création” organisés avec des catholiques, des juifs, parfois des associations laïques. La mémoire cévenole, portée par la spiritualité de résistance des Camisards, offre un levier puissant pour réinventer, aujourd’hui, une vie bonne et sobre, respectueuse de la Création.
Dans l’épaisseur de leurs traditions et l’attentive humilité aux fragilités de leur terre, les protestants méridionaux invitent à concevoir l’écologie comme une fidélité renouvelée. Non pas dogmatique ni déconnectée des réalités, mais vécue – concrètement, quotidiennement – entre prière, action et transmission. Ce chemin modeste mais résolu suggère qu’il y a, dans la façon méridionale de vivre la foi, une disponibilité patiente pour laisser germer un avenir où la Création reste un don à recevoir, à partager et à défendre.