Dans les collines vigoureuses et les vignes trapeuses du Roussillon, la question de l’accueil de l’étranger n’est ni récente, ni étrangère à la culture protestante. L’histoire religieuse de cette région, située à la charnière de la France et de l’Espagne, en fait un territoire singulier, marqué, depuis des siècles, par des va-et-vient de populations, des fuites, des passages de frontières, volontaires ou forcés.
Les Cévennes toutes proches parlent des Camisards, mais le Roussillon a aussi sa part d’exil : cet espace fut terre d'asile pour les protestants chassés du Languedoc après la Révocation de l’Édit de Nantes en 1685 (source : Musée du Désert), mais aussi pour les Espagnols fuyant la Retirada en 1939, puis pour des réfugiés politiques et économiques venus du monde entier. Dans les replis de la plaine du Roussillon, sur les bancs de ses temples, ces histoires d’exils se croisent et la conscience collective demeure imprégnée de la fragilité de toute installation.
Petit peuple de la Bible, Israël n’a jamais oublié l’exil d’Égypte. L’hospitalité, bien plus qu’un devoir de bon voisinage, est une exigence tout droit venue des Écritures. Le protestantisme, attaché au texte biblique, ne s’y trompe pas :
Dans la tradition protestante du Midi et du Roussillon, ces versets prennent une couleur particulière. Ils sont relus à la lumière de l'histoire locale : être minoritaire, parfois suspect, souvent déplacé soi-même, rapproche de ceux qui aujourd’hui frappent à la porte des paroisses ou des villages, en quête de reconnaissance ou tout simplement de survie.
Les Églises protestantes du Roussillon gardent la mémoire de l’accueil, mais elles la traduisent aussi en actes, au fil d'une actualité parfois brûlante. Depuis la crise migratoire de 2015, le nombre de familles exilées dans la région a connu une nouvelle poussée, avec des provenances variées : Syrie, Soudan, Afghanistan, sans compter la précarité de nombreux saisonniers agricoles venus d’Europe de l’Est ou du Maghreb.
Quelques exemples d’initiatives concrètes :
La Fédération Protestante de France (source : protestants.org) encourage ces démarches, rappelant à ses membres que l’accueil de l’étranger n’est pas accessoire mais au cœur de leur vocation.
Dans cette région frontalier, la question de l’étranger ne se résume pas à une générosité spontanée. Elle se heurte aussi à la peur, à la précarité et aux interrogations sur l’identité locale. La frontière pyrénéenne, qui fut tantôt obstacle, tantôt refuge, symbolise cette ambivalence.
Quelques chiffres pour comprendre la situation actuelle :
| Type d'Accueil | Nombre/an (estimé Pyrénées-Orientales) | Observation |
|---|---|---|
| Réfugiés accompagnés par associations protestantes | 200-400 | Chiffres variables selon années et crises. |
| Célébrations interreligieuses pour l'accueil | Au moins 3/an | Surtout à Perpignan, Argelès, Prades. |
| Familles accueillies en hébergement d’urgence | 45-60 | Dans le réseau œcuménique. |
Ces chiffres restent modestes, mais ils témoignent d’une volonté d’agir. Pourtant, chaque initiative soulève aussi des débats internes, parfois vifs : comment articuler souci de justice sociale, équilibre communautaire, et fidélité aux textes bibliques ? La tradition protestante, loin d’apporter des solutions toutes faites, oblige chacun à se risquer sur la frontière vive de la fraternité.
Ce rapport à l'accueil n’est pas seulement une habitude. Il s’inscrit dans une mémoire entretenue : celle des huguenots accueillis à Genève ou à Berlin au XVIIe siècle, des exilés espagnols des années 1939-40 accueillis dans les terres protestantes du Sud, de ces anonymes dont les temples furent des havres alors que la persécution faisait rage ailleurs.
De nombreuses Églises locales organisent encore chaque année des marches mémorielles, rappelant les itinéraires pris autrefois par les réfugiés – routes de la Retirada, sentiers huguenots… Ces lieux de mémoire ont valeur d’enseignement et de rappel vivant : la peur de l’étranger n’est jamais aussi grande que lorsqu’on oublie que l’on fut soi-même « l’autre ».
L’insistance protestante sur l’accueil de l’étranger n’est pas affaire de mode. Elle naît d’une fidélité aux Écritures, creuset de résistance à toute tentation de repli identitaire. Mais elle s’exprime ici, dans le Roussillon, avec une tonalité particulière : celle des minorités, de l’expérience de la dissimulation et de la rencontre, de la tension entre repli et ouverture.
En témoigne ce mot du pasteur Daniel d’Albissou, lors d’une célébration en 2019 à Perpignan : « L’étranger, c’est la mémoire de notre propre fragilité, mais aussi la promesse d’un nouveau commencement. » Les Églises protestantes du Roussillon, fortes de leur héritage, choisissent de vivre ce paradoxe, oscillant entre fidélité à leur tradition, et désir de transformer la société locale en terre de rencontre.
Le contexte migratoire évolue vite. Les protestants du Roussillon, appuyés sur un tissu associatif dynamisé, savent que le défi va au-delà d’un simple accueil matériel. C’est bien la question de la fraternité spirituelle qui se pose : comment ouvrir la communauté tout en assurant la transmission de son identité ? Comment accompagner sans infantiliser, dialoguer sans renoncer à ses convictions ?
Ces débats traversent aujourd’hui l’ensemble du protestantisme français, mais prennent ici une coloration unique, à la frontière des mondes et des histoires. La question de l’accueil de l’étranger, si souvent débattue, n’est que la face visible d’un interrogation plus profonde : à quelles frontières sommes-nous prêts à consentir, et à quels passages croyons-nous encore ?
Le Roussillon, terre de soif et de passage, demeure ainsi fidèle à son génie propre : celui d’une hospitalité inquiète, ancrée dans sa mémoire, ouverte à la surprise de l’autre. Pour les Églises protestantes locales, il ne s’agit pas d’un simple impératif moral, mais d’une dynamique fondatrice, à réinventer chaque jour, au carrefour de la fidélité et de l’audace.