Dans les terres jadis traversées par le Refuge, les assemblées au désert et l’âpreté des persécutions, l’Ancien Testament occupe une place singulière dans les cœurs et dans les rites. Loin d’être relégué à l’arrière-plan, il irrigue sermons, chants et mémoire. Ainsi, les noms de Moïse, d’Élie ou de David ne sont pas que de lointaines figures bibliques ; ils deviennent compagnons de route, repères de foi, repères de résistance aussi, pour une majorité de communautés protestantes du Languedoc, des Cévennes et du Sud-Est.
Ce lien n’est pas générationnel. Il traverse les siècles, se transmet dans les familles, s’écoute dans l’écho austère des temples surplombant les vallées. Les protestants du Midi lisent l’Ancien Testament dans une dynamique toute particulière, héritée autant des Réformateurs que des révoltes camisardes.
La Réforme, par la diffusion de la Bible en langue vulgaire, a forgé une relation directe et personnelle avec les Écritures. Dès le XVI siècle, l’Ancien Testament devient le « livre des opprimés » : dans la clandestinité comme dans l'exil, il sert de miroir pour déchiffrer la situation locale à l’aune de l’histoire d’Israël. Selon Pierre-Yves Kirschleger, professeur d’histoire contemporaine et spécialiste des protestantismes méridionaux, « le modèle biblique irrigue l’imaginaire des protestants, en particulier lors des épisodes de persécution, où l’on se perçoit comme peuple de l’Alliance sous l’épreuve » (Revue d’Histoire du Protestantisme, 2016).
Dans la liturgie protestante réformée, la place de l’Ancien Testament reste clairement assumée. Selon une enquête IFOP de 2019 (IFOP, Religion en France), près de 75% des protestants pratiquants déclarent entendre une lecture de l’Ancien Testament chaque mois lors du culte, contre 57% au niveau national tous chrétiens confondus.
Dans l’imaginaire des communautés du Midi, les Camisards (« ceux de la chemise ») n’étaient pas de simples insurgés. Ils exploraient l’Ancien Testament jusque dans la chair. Le terme même de « prophète » appliqué à certains chefs camisards, tels Élie Marion ou Abraham Mazel, résonne d’un héritage biblique explicite – Élie, Énoch, Josué servent de modèles de résistance et d’espérance.
Des études comme celles de Philippe Joutard (La légende des Camisards, Gallimard, 1977) montrent que les prêches clandestines faisaient référence, en moyenne, à trois textes vétérotestamentaires pour chaque récit tiré des Évangiles. Cette sur-représentation du « Premier » Testament marquait la résonance entre le vécu des persécutés et celui d’Israël sous la domination étrangère.
Aujourd’hui encore, loin d’être cantonné au folklore, l’Ancien Testament structure la mémoire collective. Dans certains villages des vallées cévenoles, les fêtes liturgiques de la Réformation intègrent la lecture d’un psaume dans la langue locale – l’occitan, parfois le patois cévenol – suivi d’un commentaire reliant l’histoire d’Israël à celle du hameau.
Selon le sociologue Jean-Paul Willaime (La religion protestante en France, Presses de Sciences Po), près de 86% des protestants du Gard déclarent avoir reçu de leurs grands-parents un récit « biblique » pour expliquer les croix huguenotes, les chemins de fuite ou encore la toponymie locale (Montauban, Rochebelle, Sion, etc.). L’Ancien Testament devient alors une carte d’identité narrative, transmise de génération en génération.
Mais ce rôle central ne va pas sans débats ni défis. À l’heure de la pluralité religieuse et des dialogues œcuméniques, certains s’interrogent : comment garder la saveur propre de la tradition vétérotestamentaire, tout en évitant l’instrumentalisation (politisée ou identitaire) des récits d’Israël ?
Dans les synodes régionaux, la question du rapport entre Ancien et Nouveau Testaments fait l’objet de réflexions renouvelées. On observe :
Si l’Ancien Testament reste matrice, c’est qu’il permet d’ancrer la foi protestante méridionale à la fois dans sa singularité historique et dans une parole appelée à s’actualiser. Les textes du Désert, des Psaumes ou des Prophètes résonnent dans les allées des cimetières familiaux comme dans les engagements au service de la justice et de l’accueil aujourd’hui.
Ce qui distingue les lectures bibliques dans le Midi, c’est peut-être cette capacité à relier l’héritage aux luttes contemporaines sans jamais figer la mémoire. Là où le risque serait la muséification, les textes vétérotestamentaires sont vivifiés chaque semaine, par la liturgie, la famille, les engagements. Peut-être est-ce là le meilleur témoignage que l’Ancien Testament peut encore offrir au protestantisme du Midi : une parole ancienne qui demeure chemin pour aujourd’hui et pour demain.